9 mars 1945 : Coup de force japonais en Indochine

Posté par administrateur le 25 mars 2015

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Le 9 mars 1945, vers 20 heures, le Japon éliminait sauvagement par une attaque surprise la présence française en Indochine.

Près d’un siècle d’administration balayé en une nuit !

L’attaque surprise japonaise, minutieusement préparée, déclenchée sensiblement à la même heure sur tout le territoire de la Fédération Indochinoise, c’est à dire au Tonkin, en Annam, en Cochinchine, au Cambodge et au Laos, fut extraordinaire par sa rapidité. Foudroyante. Elle frappa de stupeur l’ensemble de la population et abouti à l’élimination immédiate de toutes les autorités civiles et militaires en place.

Quarante huit heures plus tard, le 11 mars, l’empereur Bao Dai, soumis à de fortes pressions, proclame l’abolition du protectorat français et le droit de son pays, le futur Vietnam, à l’indépendance.

Ce coup de poignard, aux prolongements et aux conséquences considérables, a été un acte prémédité, perpétré à dessein. Il a été aussi, pour le Japon, le dernier et tragique exploit d’une aventure militaire désormais condamnée.

L’histoire ne se refait pas. On peut le regretter. En effet, l’amiral Jean Decoux, Gouverneur Général de la Fédération Indochinoise, en dépit des épreuves et de l’action funeste des nippons, avait maintenu, avec de faibles forces, la souveraineté française pendant les cinq difficiles années de guerre.

Les trois souverains de la Fédération Indochinoise, l’empereur d’Annam, le roi du Cambodge, le roi du Laos et des millions d’indochinois, étaient restés fidèles à la France blessée et pourtant si lointaine.

Une fidélité non imposée par la force, en réalité inexistante, ou la contrainte, mais basée sur l’estime et la confiance en un avenir meilleur.

Il s’en est fallu, hélas !, de quelques vingt semaines, pour que l’amiral Decoux ne remette à la France une Indochine fidèle et heureuse et ne devienne par la suite, libérée de l’emprise coloniale, dans l’esprit de l’important discours de Brazzaville du général de Gaulle, grâce à ses ressources le pays le plus riche du Sud-est asiatique avec l’aide de la France.

Mais le destin de l’Indochine a été tout autre.

Par sa situation géographique au cœur du Sud-est asiatique, la péninsule indochinoise présentait une importance capitale pour le Japon en guerre avec la Chine depuis 1937. En conflit ensuite avec les Etats-Unis, après l’attaque de Pearl Harbour, en décembre 1941, ils ont occupé successivement Hong Kong, la Malaisie, Singapour et les Philippines.

La promenade militaire à laquelle l’Etat-major nippon croyait au début de son conflit avec la Chine, s’était transformée avec les années en lointaines marches forcées de plus en plus suicidaires : les japonais n’ont jamais pu s’emparer de Tchongking, la capitale de guerre de Tchang Kai Cheik. Ils se sont heurtés et arrêtés aux gorges du fleuve Yang Tse Kiang.

Le blocus des côtes chinoises s’étant avéré insuffisant, inopérant malgré l’occupation des provinces limitrophes de la frontière sino-tonkinoise, l’Empire du Soleil Levant profita alors, du fait que la France avait un genou à terre, pour franchir une nouvelle étape. Il obtint très vite et facilement par la voie diplomatique, dès le mois de juin 1940 la fermeture de cette frontière sino-tonkinoise, à l’époque voie principale de ravitaillement par le chemin de fer Haiphong-Yunnanfu, via Laokay, des troupes nationalistes du maréchal Tchang Kai Cheik, puis à partir de septembre de la même année après l’attaque brusquée du poste frontière de Dong Dang et de Lang Son, l’occupation progressive de toute l’Indochine à laquelle l’amiral Decoux, successeur infortuné du général Catroux, ne put s’opposer.

Il ne put empêcher également, le rapport des forces en présence étant nettement en faveur des japonais, leur coup de force du 9 mars 1945.

Pourtant des plans de défense définissant la conduite à tenir face aux japonais avaient été élaborés.

Aussi surprenant et incroyable que cela puisse paraître, le Haut Commandement militaire français se laissa surprendre. Il ne prit pas suffisamment au sérieux les menaces nipponnes.

Cependant de nombreux indices auraient du l’alerter.

Dès la fin du mois de février 45 des informations obtenues par la Sûreté indiquaient que la fête du Têt ne se terminerait pas sans que les japonais ne prennent en main le contrôle de toute l’administration de l’Indochine. En 1945 les festivités du Têt s’achevaient le 10 mars.

Le 8 mars dans l’après-midi la Sûreté reçoit des informations très précises : le commissaire Fleutot porte lui-même ces renseignements au chef du B.S.M. (Bureau Sécurité Militaire) et au Chef d’Etat-Major de la division du Tonkin.

Toutes les Autorités civiles et militaires sont informées de ces indices.

Le général Mordant paraît sceptique et n’apporte que peu de crédit aux indications de la sûreté. Il avait été, bien qu’étant à la retraite, à l’insu du Gouverneur Général, désigné pour organiser la résistance, ses directives venant du Gouvernement provisoire d’Alger.

Le général Aymé, Commandant Supérieur des Troupes en Indochine, a une attitude identique. Il semble peu intéressé par les renseignements que lui transmet son chef d’Etat-Major…  » Il baille à plusieurs reprises et s’impatiente…  » Ils sont qualifiés de romans par son entourage.

Le général Sabatier responsable au Tonkin, est le seul à considérer avec sérieux les renseignements de la sûreté. Il prend aussitôt des mesures de précautions et gagne dans la nuit du 8 au 9 mars son PC de campagne à Phu Doan (100 kms au nord ouest d’Hanoi). Les troupes du Tonkin sont placées en état d’alerte le 9 en fin de matinée, puis «   quartier libre  » à partir de 15 heures !

A 20 heures les japonais attaquent… ! !

Par légèreté, incrédulité et imprévoyance, la Haut Commandement est surpris, mis hors de combat avant même que l’attaque japonaise ne se déclenche.

Sur tout le territoire, dans les grandes villes, la plupart des officiers sont faits prisonniers par traîtrise : soit après avoir été invités à déjeuner ou à partager un apéritif, en levant un verre à la gloire du maréchal Pétain et à l’amitié éternelle franco-japonaise, soit interceptés à domicile ou en rejoignant leurs unités..

A Saigon, le Gouverneur Général, le général Delsuc, et l’amiral Bérenger, sont tous les trois capturés à 20 heures 30, sans pouvoir offrir la moindre résistance, à l’issue d’une dernière tentative de négociations prétendument faite pour éviter un bain de sang.

Les exigences nippones étaient inacceptables : elles imposaient une collaboration militaire entre le gouvernement général et le Japon.

Voici un extrait de l’ultime rencontre entre l’amiral Decoux et l’ambassadeur japonais Matsumoto.

Matsumoto : « Je tiens à vous rappeler qu’une réponse favorable aux différents points de l’aide mémoire est attendue pour 21 heures par l’autorité militaire nippone. Si cette réponse ne lui parvient pas en temps voulu, il pourra en résulter une situation grave. Les troupes japonaises seraient dans ce cas obligées d’opérer par surprise…Avez-vous songé au sort des 40,000 français qui sont en Indochine…? »

Decoux : « Voulez-vous dire par là, Excellence, que des représailles pourraient être exercées sur les français d’Indochine ? S’il en était ainsi le Commandement nippon et votre gouvernement en assumeraient alors l’entière responsabilité non seulement devant l’Indochine et la France mais aussi devant le monde entier… »

Monsieur Matsumoto ne souffle mot. Il quitte les lieux à 20h 15. Pendant ce temps-là, ici et là, depuis 20 heures sur tout le territoire les japonais sont passés à l’attaque. La résistance de nos troupes fut tenace, héroïque même. Quoique décousue et vouée à l’échec !

. Finalement toutes les troupes françaises basées en Indochine furent internées à l’exception de quelques isolés qui s’égaillèrent pour peu de temps dans la nature. Seul, le groupement du général Alessandri, parti de Tong, parvint à travers la jungle et les forêts de la haute région tonkinoise à gagner la frontière chinoise, après une longue et pénible marche de plus d’un mois et de nombreux combats d’arrière garde, il fut, à peine arrivé, désarmé et quasiment interné !

Des commandos composés d’hommes formés à la guérilla furent parachutés pour agir sur les arrières japonais. Mais, avec l’appui de la population contrainte par les japonais, dénoncés, ils furent presque tous capturés et mis hors de combat rapidement. Les rescapés de cette suicidaire équipée, dans des conditions difficiles, pénibles, franchirent à leur tour après quelques semaines de brousse la frontière chinoise. Certains maquis au Laos avec le soutien bienveillant des laotiens ont pu survivre jusqu’à la fin des hostilités.

Le comportement des japonais après leur éclatante et facile victoire fut très inégal. Il varia selon le degré de résistance des troupes françaises.

Certaines garnisons furent entièrement massacrées, leurs chefs décapités, les femmes violées. La population française fut très rapidement regroupée dans les cinq ou six principales grandes villes. Etroitement surveillée, entassée pêle-mêle par familles entières dans des bâtiments publics, les lycées, les hôtels, les résidences réquisitionnées.

Au Tonkin, de très nombreux prisonniers seront dirigés sur les camps de la mort de Hoa Binh, pour y demeurer jusqu’au mois d’août dans des conditions épouvantables.

Les résistants dont les listes étaient entre les mains des japonais furent pour la plupart atrocement torturés par la Kempétaï, l’équivalent de la Gestapo.

Le bilan précis et total des pertes subies par les Troupes françaises ne pourra jamais être établi. Il est estimé à plus de 2.000 tués et disparus pour les seuls européens. Le nombre des blessés et des malades par épuisement est impossible à déterminer.

Les massacres, les viols, les humiliations ne durèrent fort heureusement que cinq mois.

Après la première bombe atomique sur Hiroshima le 6 août et la deuxième bombe le 9 août sur Nagasaki, le Japon capitule sans conditions.

En Indochine des dizaines de milliers d’hommes et de femmes doivent leur vie à l’effrayante bombe de mort.

Etaient-elle nécessaire ? pour que le Japon capitule.

Je pense que c’était nécessaire.

Certains prétendent encore aujourd’hui qu’il aurait suffit de larguer une bombe atomique dans la mer au large des côtes japonaises pour obtenir la capitulation du Japon. Les effets effrayants de la bombe disent-ils auraient fait réfléchir les chefs militaires nippons. C’est méconnaître la farouche et aveuglante détermination d’un certain nombre de Hauts Responsables à refuser la défaite.

Savez-vous par exemple que le 9 mars 1945, prenant leur vol de Guam, de Timian et de Saïpan, plus de 300 bombardiers B29 (les super-forteresses) emportant chacun 7 tonnes de bombes, font route, ce soir-là sur Tokyo.

C’est l’opération » Meeting House ».

Le 10 mars, de minuit à 3h30, survolant la capitale impériale à 1.500 m d’altitude l’armada américaine lance 2.000 tonnes de projectiles incendiaires à base de magnésium de napalm et de phosphore.

La température devient insoutenable, le vent attise l’incendie. Au matin du 10 mars les 2/5 de la ville sont ravagés. 35 km carrés sont détruits – 250.000 maisons ont disparues et le nombre des victimes jamais connu avec certitude est estimé à 200.000.

Cinq mois après, le 6 août, la bombe atomique fait 200.000 morts à Hiroshima, et trois jours plus tard 74.000 morts à Nagasaki.

L’orgueilleuse caste militaire, cruelle, inhumaine qui avait entraîné le Japon dans la guerre, dans cette folie meurtrière, s’est enfin inclinée, non sans avoir tenté obstinément, une dernière fois, d’empêcher l’empereur du Japon, le Mikado, d’intervenir pour demander à son armée de déposer les armes.

Après la capitulation du Japon le vide provoqué par le coup de force du 9 mars 1945 en Indochine était à combler.

L’Amiral Decoux enfermé et isolé dans une plantation du sud, à Loc Ninh, tenta désespérément mais en vain de reprendre ses fonctions et de rétablir la souveraineté française. Il en fut empêché.

Vous connaissez la suite : l’Indochine est coupée en deux à hauteur du 16ième parallèle. Le Nord est occupé par les Chinois et le sud par les Anglais.

Le gouvernement provisoire d’Alger envoie ses représentants pour y restaurer la souveraineté française en attendant l’arrivée de l’Amiral Thierry d’Argenlieu et les troupes du Général Leclerc.

Mais au Nord déjà dans les fourgons chinois, Ho Chi Minh et sa suite sont revenus à Hanoi. Les difficultés commencent

Tout cela, dans un premier temps se termine par les accords Ho Chi Minh / Sainteny du 6 mars 1946. Accords précaires qui butent sur la question cochinchinoise. La rupture est définitivement consommée après les négociations menées tant en France que localement.

En décembre 1946 le Viet Minh passe à l’offensive armée (attaque du 19 décembre, redite manquée du 9 mars 1945).

C’est la guerre.

Elle a duré huit ans. Il a fallu attendre 1954 et la conférence de Genève, avec le douloureux épisode de Dien Bien Phu pour faire taire le canon une première fois

Pour peu de temps hélas.! Les américains ayant pris notre place devaient entreprendre une guerre plus longue qui s’est terminée un jour d’avril 1975 par la chute de Saigon.

Les anciens d’Indochine retrouveront, je pense après avoir lu ces quelques lignes, une page d’histoire enfouie dans leur mémoire.

Mais tous retiendront que l’Indochine française n’a pas été perdue après huit ans de guerre, mais a été perdue le 9 mars 1945 après une nuit tragique où son destin a basculé.

 

Jean Chaland.

Lieutenant (ER).

Chevalier de la Légion d’Honneur

Officier de l’Ordre National du Mérite

Fait prisonnier le 9 mars 1945 et interné dans les camps de la mort de Hoa Binh (Tonkin).

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