Au camp n°1

Posté par administrateur le 19 octobre 2013

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Pour nous c’était presque le paradis: la fin de la marche, un toit pour nous abriter de la pluie, la joie de retrouver des frères d’armes prisonniers depuis de nombreuses années.

Aussitôt ils nous ont entourés de leur sympathie et de leur amitié et nous ont fait profiter de leur   expérience de la vie de prisonnier.
 L’un d’eux, le Médecin-lieutenant ANDRE, m’a donné, tel St-Martin, un short pour remplacer mon pantalon de treillis en charpie.

 De leur côté, ils étaient avides des nouvelles de la France, de la guerre, des spectacles parisiens, des chansons à la mode… de la vie

 Rapidement nous avons été intégrés aux activités du camp, elles comprenaient trois grands volets: les   corvées, l’éducation politique, les loisirs.

 

 

LES CORVEES: Tous les matins au rassemblement étaient répartis les « hommes » – il n’y avait plus de grades – affectés aux corvées essentielles à notre survie.

La première de toutes, était le ravitaillement en riz. Une trentaine d’hommes allait chercher, à une vingtaine de kilomètres, le paddy. Un seul bo-doi les accompagnait, car, toute évasion était impossible, dans un pays hostile où même les buffles nous repéraient à l’odeur. Ce paddy était transporté sur le dos ou, pour les plus habiles, avec le balancier en bambou que l’on
désignait sous le nom de « maolen » qui signifie « plus vite ».
Il était ensuite décortiqué avec des meules rudimentaires faites en bambou et de très faible rendement. Le riz ainsi obtenu était cuit par une remarquable équipe de cuisiniers.

D’autres hommes étaient chargés du bois pour la cuisine et la construction de baraquements (Ka-Nha). A l’exception des malades et des blessés, incapables de  bouger, tout le monde était occupé .

L’EDUCATION POLITIQUE : Elle était quotidienne, il fallait faire de nous des « hommes nouveaux ». Il y avait des séances d’information et de formaton des meetings où les mêmes sujets étaient abordés sans cesse: la paix, la lutte des peuples, les méfaits de la politique capitaliste et impérialiste, la sale guerre d’Indochine, la clémence d’Ho-Chi-Minh (oncle Ho) et du « vaillant peuple vietnamien » qui, non seulement nous laissaient la vie sauve, mais nous permettaient de vivre et de nous éduquer.

Enfin, des séances d’auto-critique où nous devions confesser des fautes, le plus souvent imaginaires. Elles semblaient satisfaire les chefs du camp, mais, provoquaient chez nous des rires plus ou moins dissimulés.

Le plus pénible, était la rédaction de manifestes contre la « sale guerre d’Indochine ». Ces manifestes nous posaient de graves problèmes. Si on refusait d’y participer, c’était la vie du camp qui progressivement s’altérait : corvées plus dures, rations alimentaires en baisse, disparition du peu de médicaments dont nous disposions, arrêt de la distribution du courrier, si rare et tant espéré… Si on acceptait, nous savions qu’après des discussions interminables, le texte définitif serait celui rédigé par les autorités du camp et avec lequel nous ne pouvions être d’accord.

 Sachant, par expérience, le peu d’impact de ces manifestes sur le moral de l’Armée Française, nous avons, à deux reprises, et après des palabres qui se terminaient fort tard dans la nuit, accepté ce genre de soumission.

LES LOISIRS : Ce sont les quelques heures qui restent entre les corvées et l’éducation politique.

 Nous avions à notre disposition quelques ouvrages nettement orientés et surtout, des exemplaires du journal l’Humanité vieux de plusieurs semaines où nous retrouvions les slogans qui nous étaient répétés à longueur de journée. lls étaient quelque fois empruntés, mais souvent transformés en papier à cigarette. En effet, les Anciens étaient arrivés à cultiver un excellent tabac. C’est là que j’ai pris ce vice, il ne m’a pas quitté. Plus agréable, étaient les réunions entre amis. Certains s’étaient révélés d’excellents conteurs, d’autres nous faisaient profiter de leurs connaissances en des domaines particuliers : mécanique, auto, peinture, musique, littérature… Des parties de bridge ou d’échecs réunissaient les joueurs grâce à des cartes ou des Pions taillés dans des bambous.

Une fois, nous avons eu une séance de cinéma en plein air, je ne me souviens plus du titre du film projeté. Mais, pour tous, l’idée fixe c’était la LIBERATION, tant désirée, véritable obsession de nos rêves, très souvent, entre nous, nous rêvions à haute voix. Ils se ressemblaient tous : la joie de retrouver la famille, les menus gastronomiques minutieusement détaillés, les voyages, l’auto, le frigidaire… et surtout plus de marche à pied.

Par contre, la solitude et l’épuisement physique nous mettaient à l’abri de toute préoccupation charnelle.

Tout cela, c’était la vie quotidienne, dans cet emploi-du-temps, trois domaines conditionnaient notre survie : la nourriture, la santé, la spiritualité.

LA NOURRITURE -. Théoriquement nous avions droit à 1200 gr de riz par jour ou son équivalent, car le riz était alors l’étalon or du Viet-Minh.

Nous prenions trois repas quotidiens : une petite soupe fluide le matin, à midi et le soir un plat de riz un peu plus conséquent, agrémenté parfois de minuscules morceaux de viande (porc, poulet ou buffle) et accompagné de quelques rares légumes (pouces de bambou ou liserons d’eau);

Lorsque cette ration était respectée, nous ne souffrions pas de la faim, mais des carences alimentaires, et notamment le béri-béri apparaissaient.

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LA SANTE : Grâce à tous les médecins regroupés dans ce camp et à la solidarité de tous les prisonniers, le Camp n° 1 n’a pas connu les effroyables hécatombes des autres lieux d’internement.

 Les mesures d’hygiène et de prophylaxie étaient respectées. Nous ne buvions que de l’eau bouillie. Les feuillés, en nombre suffisant, étaient utilisés par tous et bien entretenues. La chasse aux moustiques, mouches, rats et autres parasites était constante. Les ustensiles de cuisine étaient régulièrement lavés et flambés.

Grâce à une charmante rivière qui coulait au pied du camp et à la cendre des cuisines, les soins de propreté corporelle étaient assurés. il y avait même un coiffeur qui, avec adresse, taillait les cheveux trop longs.

Un comité d’hygiène, était élu, car, nous votions, démocratie oblige, pour désigner les « Chefs » d’un peu tout: responsables de l’organisation, des cuisines, de l’hygiène, des loisirs, de la production, de la paix et j’en passe. Ce comité d’hygiène, comprenait de nombreux médecins, il préconisait chaque semaine les consignes particulières et veillait à ce qu’elles soient bien appliquées.

Pour les malades, la situation était beaucoup plus dramatique. Nous n’avions pratiquement pas de médicaments alors que tous souffraient de paludisme et de dysenterie ; sans parler d’autres affections. avitaminoses, ictères, spirochétoses, affections pulmonaires ou séquelles de blessures.

Le Médecin-chef en titre était un infirmier Viet-Minh. Les derniers mois de captivité, j’ai été son assistant. En fait, ce n’était pas un mauvais garçon. Il me laissait me débrouiller avec ce que j’avais, c’était fort peu – En effet malgré les parachutages de médicaments et de vivre par l’Armée Française, les autorités V.M. n’accordaient presque rien aux prisonniers. Nous n’avions que quelques comprimés de nivaquine, quelques ampoules d’émétine et un peu de permanganate.

Il a toujours été très difficile de réserver ces médicaments aux seuls cas les plus graves. Tous ou presque voulaient en bénéficier, même si le traitement ainsi dilué était alors inefficace. Heureusement que j’avais l’aide et l’appui de tous mes confrères, dans cette difficile sélection.

J’essayais d’ailleurs, de remplacer notre pharmacie inexistante, par des potions de notre fabrication, en particulier, pour les diarrhéiques, une tisane de goyave mélangée à la poudre de charbon de bois, récolté aux cuisines, et qui avait quelques succès.

Comme toute bonne administration, j’étais tenu, lorsque la visite, de noter les noms des consultants et de mettre une croix en face des cinq diagnostics qui m’ étaient proposés paludisme aigu, paludisme chronique, dysenterie aigue, dysenterie chronique, autres maladies.

Pour clore ce chapitre, je dois préciser que nous connaissions, plus ou moins, la situation sanitaire catastrophique des camps d’hommes de troupe. Tous les médecins du Camp n° 1 s’étaient portés volontaires pour rejoindre ces bagnes. Cela nous a toujours été refusé. Selon les autorités du camp, le Service de Santé Viet-Minh, était parfaitement apte à faire face à ces problèmes, beaucoup mieux que nous, médecins égarés et déformés par notre éducation impérialiste.

 

LA SPIRITUALITE : Elle était assurée par des aumôniers militaires, également prisonniers. Leur tâche était particulièrement difficile dans le contexte marxiste du camp. Bien entendu, la messe était rigoureusement interdite et les objets du culte avaient été confisqués. Tous les dimanches cependant ils organisaient, plus ou moins clandestinement, une réunion de prière où se retrouvaient croyants et incroyants, venus chercher un espoir dans une vie qui n’en avait plus. Ces aumôniers, qui par ailleurs étaient astreints aux mêmes activités que l’ensemble de la communauté, avaient un rôle très important pour soulager les malades, les mourants et tous ceux qui avaient besoin d’un confesseur.

Le 20 juillet 1954, les accords de GENEVE sont signés. Nous retrouvons l’espoir d’une libération prochaine.

Cependant, les nouvelles les plus contradictoires continuaient de nous être données, elles nous faisaient passer de l’espoir, au doute, sinon au désespoir… en pratique nous étions toujours internés.

C’est seulement vers le 20 août que nous avons quitté le Camp n° 1 pour rejoindre VIETRI, où nous avons été libérés le 1er septembre 1954.

Dans ce camp de transition, c’était la fête, mais elle était organisée et imposée par nos geôliers.

Dans un premier temps, on nous a rendu, au moins à ceux de Diên Biên Phu, tous les objets confisqués au moment de la captivité. Avec l’argent retrouvé, je me suis offert, à prix d’or, une boîte de lait nestlé et un paquet de « troupes »… c’était la béatitude.

Ensuite, on nous a équipé de deux tenues de bo-dois neuves, d’un casque en latanier et d’une paire de sandales taillées dans des pneus, alors que nous avions vécu en haillons jusque là.

En précurseurs sur la mode, nous avons même eu droit à une épinglette : la colombe de Picasso.

Enfin, on nous a distribué un boudin de riz, pour nous permettre de survivre dans le monde capitaliste et corrompu dans lequel nous allions retourner.

Le soir, un grand, un très grand dîner nous a été offert par le « vaillant peuple vietnamien » servi par des jeunes filles de l’armée et accompagné par un orchestre qui nous a joué des rengaines populaires… nous n’avons quand même pas dansé.

Le lendemain, au moment d’embarquer sur un LC.T. de la marine Base, l’orchestre a joué, oh ironie « ce n’est qu’un au revoir »… nous n’entendions plus rien, trop heureux de nous sentir LIBRE.

Pour CONCLURE ce récit, je voudrais revenir une dernière fois sur ce qui m’a semblé essentiel pendant ces longs mois d’enfer et qui nous a permis de survivre : c’est l’amitié, la fraternité, la solidarité qui nous ont réunis… c’est presque de l’amour.

 

[Témoignage méd 1]

http://www.dienbienphu.org/francais/captivite/camp_n1.htm

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